La Totalité des citrons, 1975-2004
par Jacques Soulillou, critique d’art
Le côté déconcertant de l’arithmétique de Jean-Pierre Bertrand tient au fait qu’elle additionne des mots et des choses

© Jean-Pierre Bertrand - ADAGP
La Totalité des citrons, magnifique et énigmatique installation qui date de 1976, en est le petit traité. Dans cette arithmétique paradoxale (1), un peu à la manière de Lewis Caroll, « 8 » peut être égal à « 9 » dans la mesure où ce « 9 » désigne une chose – un citron entier posé sur le miroir octogonal – dont le reflet produit un « 8 ». Entité paradoxale, « 8 » est à la fois une chose et un chiffre, un cardinal (la totalité des citrons) et un ordinal (le 9e se reflète en un « 8 », renvoyant de la sorte au cardinal), à la fois symbolique et imaginaire. Cette arithmétique hétérodoxe, capable d’additionner des entités appartenant à des univers différents mais contigus, est au cœur de toute l’œuvre Jean-Pierre Bertrand. Son hétérodoxie est ce qui la protège de sombrer dans une mystique du nombre sur laquelle on pourrait être tenté de la rabattre un peu trop vite. Les chiffres ne sont jamais chez Bertrand des entités purement arithmétiques, à commencer par « 54 » qui, à la manière d’une chose, peut être brisé au milieu en deux moitiés – 4 et 5 – additionnées de nouveau en 5 + 4 ou 5/4. A la manière d’Alice, il y a longtemps que Jean-Pierre est passé de l’autre coté du miroir.
(1) Bertrand a parlé quant à lui d’arithmétique de la passion.
Extrait de Jacques Soulillou, « Le paradoxe Robinson ou « comment jamais aucun texte ne viendra jamais au bout de la lettre » », Jean-Pierre Bertrand, consubstantiellement ou l’instant unique, Musée Picasso Antibes, 2004, p. 21